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samedi 30 juin 2007

Commentaires


Ce blog est un journal de voyage créé par Fabrice Blocteur parti seul sur les traces de Madame de Bourboulon en juin 2006. Les billets qui apparaissent sur ce blog ont été écrits quotidiennement et presque toujours « à chaud », c’est-à-dire très tard le soir, très rarement relus et donc souvent mal corrigés. L’objectif de ce blog n’était pas d’en faire un exemple d’une bonne écriture et d’un français parfait, mais de faire voyager ses lecteurs potentiels et virtuels… Sur les traces de Madame de Bourboulon.

Après avoir parcouru 12 000 km à moto et 8 000 en train, bus, Jeep, camion, voiture et même cheval, le voyage est donc terminé, mais le site demeure. Le journal ainsi que les photos sont toujours accessibles et des commentaires peuvent continuer d’être ajoutés. Il est également possible de communiquer par courriel avec Fabrice Blocteur à l’adresse suivante : neta-bourboulon@usa.net

dimanche 24 juin 2007

24 juin - La boucle est bouclée

Je ne sais pour quelle raison, mais l’énorme pierre tombale m’a immédiatement fait penser au mystérieux monolithe du film 2001, l'odyssée de l'espace, probablement à cause de ses proportions. Je ne m’attendais certes pas à trouver cette forme épurée au milieu du vieux cimetière de Saint-Germain-en-Laye. Lorsque j’avais téléphoné au gardien quelques jours plus tôt pour connaître l’emplacement exact de la tombe, il m’avait parlé d’un tombeau et j’avais alors imaginé un monument funéraire en forme de chapelle avec une lourde porte en fonte flanquée des armoiries de la famille de Bourboulon, et un griffon au sommet du monument pour éloigner les démons. Rien de tel… et c’était beaucoup mieux ainsi. Une stèle toute simple pour recouvrir une femme hors du commun, ça changeait des sépultures tout en flaflas renfermant des personnages tout en chichis. J’ai cherché d’autres ressemblances entre la stèle et le monolithe, ce ne pouvait être leurs couleurs : noir sidéral pour l’un et granit ivoire pour l’autre, mais le ton des deux s’intégraient parfaitement bien à leur cadre. Un marbre ébène aurait été tout aussi déplacé au milieu de ces anciennes pierres tombales que l’éclatante blancheur d’un frigo se promenant à travers l’espace.

J’avais tellement retardé l’achèvement de cette ultime étape de mon voyage que je pensais bien ne jamais y parvenir. Pas une seule journée ne s’était écoulée depuis mon arrivée en France sans que j’y pense, mais j’avais remis de jour en jour cette dernière rencontre craignant d’être submergé par l’émotion. Pourtant, aucune émotion ne se manifestait, enfin aucune des émotions anticipées et couramment rêvées par les adolescentes, et si fortes qu’elles peuvent vous faire vaciller et vous forcer à mettre un genou à terre, peut-être même les deux. Et cependant, Madame de Bourboulon était bien là. Son nom était inscrit en toutes lettres. À six pieds sous terre, elle n’avait jamais été physiquement aussi proche de moi ; proche nous l’avions souvent été, et beaucoup plus qu’aujourd’hui, mais malgré tout je sentais que nous ne le serions plus jamais et que, peu à peu, elle commencerait à s’éloigner. Pendant des mois elle m’avait guidé et je l’avais suivie. Le temps était maintenant venu de nous quitter. J’étais arrivé au terme de notre voyage. Le cimetière n’était pas en deuil malgré toutes ces tombes, mais l’été tout juste arrivé le rendait presque gai : il n’inspirait pas la mort, mais la vie. Ce solstice d’été, journée de la Saint-Jean, où pointait le soleil, venait donc achever, jour pour jour, l’année que je venais de passer à suivre les traces de Madame de Bourboulon à travers deux continents, depuis cette après-midi écrasée d’humidité où, du portique d’une petite église catholique de Pékin, toute proche de la Cité interdite, j’avais suivi une autre jeune femme pour débuter la première étape d’une longue série qui allait me faire cheminer longtemps. Que de kilomètres parcourus ! que d’aventures vécues ! Ce que cette femme m’avait fait découvrir pendant ces quelques mois allait bien au-delà de ce que j’avais pu rêver de meilleur et surtout de pire et resterait pour moi inoubliable : un cadeau de l’au-delà, un envoi du ciel.

Le soleil avait commencé sa descente vers le couchant et se trouvait face à moi, dans l’axe de la stèle. Depuis mon arrivée, l’ombre projetée avait avancé lentement parmi les tombes et commençait à lécher le mur d’enceinte. Autre coïncidence, dans le film de Kubrick aussi le soleil joue parfois à cache-cache avec le monolithe, et plusieurs alignements parsèment l’histoire du début à la fin, alignements d’êtres vivants (singes ou hommes) ou de corps en mouvement dans l’espace (planètes ou engins spatiaux). À la fin du film, face au monolithe dressé dans l’axe de sa chambre et du lit où il repose, un astronaute se voit rapidement dépérir et renaître sous la forme d’un fœtus astral, complétant ainsi une boucle éternelle. Il se voit disparaitre et ressusciter, périr pour mieux revivre. Ce n’est pas seulement une résurrection, c’est une évolution. Ce cimetière était un parfait exemple de ce cycle : il n’inspirait pas l’idée de la mort, mais faisait penser que des vies s’étaient achevées pour que d’autres puissent mieux cheminer… encore plus loin… encore plus belles. La stèle, en dessous de laquelle Madame de Bourboulon reposait, ne me renvoyait pas au passé, elle me projetait vers le futur. Oui, cette stèle ne me ramenait brièvement en arrière que pour me faire entrevoir, juste un court instant, ce jour du mois de mai déjà lointain où j’avais, suite à la nouvelle que je venais juste de recevoir, entrevu avec une immense joie, mais aussi avec une appréhension certaine, le voyage que je m’apprêtais à effectuer et qui allait me permettre d’arriver jusqu’ici afin, moi aussi, de faire un deuil, celui d’un voyage achevé, et de reprendre la route pour aller plus loin… toujours plus loin…

lundi 13 novembre 2006

Claireau (J + 147, 304 km)

Je prends la route du sud en direction du château de Claireau en empruntant pour un moment la Nationale 7. Je pense à Trenet en écoutant de la musique classique. Il fait gris. Je n’en espérais pas tant. Je bifurque lentement vers le sud-ouest et me perds volontairement sur de petites routes de campagne. Vastes et mornes plaines avec comme uniques montagnes de lointains clochers gris à peine visibles dans cette grisaille hivernale de novembre. Même les corbeaux se sont mis en deuil pour accentuer la tristesse de ce jour. J’essaye de retarder le plus longtemps possible cette visite que je ne souhaite pas vraiment.

Forêt d’Orléans. C’est à la suite d'une promenade dans cette forêt par un temps comme aujourd’hui qu’elle a ressenti une douleur et s’est alitée sans jamais se relever. Je n’aime pas cette forêt. Je m’y arrête pourtant pour aller y marcher un moment sur un sentier qu’elle a peut-être parcouru. Je ne peux plus attendre plus longtemps. D’ici une heure la nuit va commencer à tomber. Je dois y aller.

J’atteins Sully-la-Chapelle quelques minutes plus tard et je me rends vers l’entreprise que dirige le propriétaire actuel du château. Il est absent. Je passe néanmoins devant cette magnifique demeure et je m’arrête face à la longue allée qui y mène. Un gros chien se précipite vers moi en aboyant. Je n’irai donc pas plus loin.

Dix heures du soir. J’appelle le propriétaire pour obtenir l’autorisation de voir le château de plus près et de prendre quelques photos, ne serait-ce qu’à titre personnel. L’autorisation est refusée. C’est sans doute mieux ainsi. Je préfère avoir visité les endroits où elle passa et vécut que celui où elle s’arrêta et mourut, car, pour paraphraser Jules Verne, ce n’est pas l’histoire de ses souffrances et de son décès, c’est l’histoire de son voyage et de ses découvertes qui méritait d’être partagée et vécue.

Que Dieu vous garde Madame

dimanche 12 novembre 2006

Confirmation (J + 146)

Il fait gris. Je viens de vérifier mes messages. J’ai reçu la confirmation que Madame de Bourboulon est bien morte au château de Claireau dans le Loiret. Voilà le message qu’un parent de la famille habitant ce château m’adresse.

Monsieur,

Veuillez trouver les enseignements que j'ai pu recueillir au sujet de la mort de madame de Bourboulon :

En octobre 1865, monsieur et madame de Bourboulon ont rendu visite au marquis et à la marquise de Courcy à Claireau. D'après monsieur de Courcy, "madame de Bourboulon a moins d'entrain, moins de gaieté, moins de vie qu'à l'ordinaire. Pendant la saison qu'elle a suivie récemment aux bains de Divonne, un refroidissement subit a gravement affecté ses bronches.

A la suite d'une promenade faite en forêt par un temps froid et pluvieux, elle a ressenti tout à coup une douleur aiguë dans la poitrine et a dû s'aliter.

Le médecin a diagnostiqué une pleurésie grave. Après quelques jours de grandes souffrances, la pauvre succombe. Ses restes furent transportés à Saint-germain, dans le tombeau de la famille des Bourboulon."

Voila donc les seuls renseignements que je puisse vous fournir, en espérant qu'ils vous seront utiles. Je pense que le lieu où elle repose est Saint-Germain-en-Laye.

C’est donc à Saint-Germain que se terminera cette aventure. Il ne me reste plus qu’à trouver l’endroit exact où elle a été inhumée.

Je suis triste d’apprendre que ces derniers jours furent des jours de grandes souffrances. J’aurais préféré apprendre qu’elle était morte suite à une chute de cheval. Mais je m’y attendais un peu. Plusieurs fois elle avait mentionné ses ennuis de santé sans jamais s’en plaindre. Qui était auprès d’elle pendant ses derniers jours ? A-t-elle été consciente jusqu’à la fin ? Quelqu’un lui tenait-il la main quand ses yeux se sont éteints ? Trente-huit ans. Elle n’avait que trente-huit ans.

Quarante ans. C’est l’âge de Sylvie. Le mois dernier elle a accouché de son troisième enfant. La vie continue. J’ai rencontré Sylvie et son mari Philippe au pied du Nanga Parbat en 1995. Je les ai revus quelques semaines plus tard à Katmandou. Chaque fois que je débarque à Paris, je passe leur dire bonjour. Une fois sur deux ils me présentent leur dernier-né. Cette fois-ci il s’agit de Nicolas. Ce soir on a de nouveau parlé voyage et mangé de la cuisine indienne que Philippe prépare très bien.

samedi 11 novembre 2006

11 novembre (J + 145)

Journée du souvenir. Dès demain tout sera oublié. Et c’est peut-être mieux ainsi. Ça évite les rancœurs et les rancunes. « Je peux pardonner, m’avait dit ma mère à propos de la dernière guerre, mais je ne peux pas oublier ». Contrairement à elle, j’ai eu la chance de ne pas souffrir de cette guerre. Je n’ai donc rien à pardonner. Les ennemis de mes aïeuls sont devenus mes amis.

Je n’irai pas à l’Arc de triomphe assister à la commémoration de cette journée sur la tombe du soldat inconnu. Je préfère traverser le cimetière Montparnasse et me perdre au milieu des tombes des gens connus. Il devient de plus en plus international ce cimetière. Des tombes chinoises où sont inscrit le lieu de la provenance de défunts nés en Asie côtoient des tombes juives et chrétiennes de gens originaires d’Afrique du nord ou d’ailleurs. « Va où tu veux et meurs où tu dois » me disait parfois ma mère.

Jardin du Luxembourg. Il y a si longtemps. J’habitais alors Paris. Je me souviens de la fontaine Médicis. Je repasse devant le bassin où navigue des petits voiliers que des enfants poussent à l’aide de bâtons vers des pays imaginaires. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment ces bateaux font pour virer de bord et revenir à l’endroit où leurs jeunes capitaines les attendent.

vendredi 10 novembre 2006

Guerre et paix (J + 144, 313 km)

Trois semaines après mon arrivée à Sedan, me voilà donc reparti pour une avant-dernière étape qui devrait me mener jusqu’à l’endroit où Madame de Bourboulon est décédée. Je ne sais toujours pas où elle repose, mais dès que j’en serai informé, cet endroit fera l’objet de l’ultime étape de ce voyage au cours duquel j’aurai parcouru, en cinq mois et à travers deux continents, 20 000 kilomètres, dont 12 000 en moto.

Mais ce n’est pas la moto que j’emprunte pour effectuer cette avant-dernière étape en longeant la voie ferrée jusqu’à Paris, mais une voiture. Il est midi. Il fait beau. C’est aujourd’hui le 10 novembre, et nous sommes à la veille de l’armistice d’une guerre qui devait être la dernière, « la Der des ders » comme on l’appela, mais qui ne fut que le prélude d’une autre qui devait voir le nombre des victimes doubler.

Quatre survivants français annoncent les radios ce matin. Il ne reste que quatre poilus qui ont surmonté l’horreur des tranchées afin de vivre « la suite du monde ». Les nombreux cimetières militaires que je croise tout au long de la route, située au centre même de cette tourmente, me rappellent le carnage de ce suicide collectif européen et ceux pour qui la vie fut de courte durée. « À quoi sert l’Europe ? » m’avait demandé quelqu’un à Vilnius en parlant de la Communauté européenne. C’est la question qu’une partie des gens de là-bas et d’ici se posent aujourd’hui. « Au moins à une chose, avais-je répondu, à ne plus se battre entre Européens ; et si ça ne devait être que la seule et unique raison, ce serait déjà une avancée énorme que les habitants de ce continent auraient accomplie ». Et comme exemple, j’avais cité celui de ma famille. Mes grands-parents avaient traversé avec douleurs et privations trois guerres : la guerre franco-prussienne de 1870, la Grande Guerre et la Seconde Guerre mondiale. Mes parents avaient été témoins et victimes des deux dernières. Mes frères et sœurs de la dernière.

Quant à moi, je n’en avais encore connu aucune. Je n’avais donc pas eu, contrairement à mes ainés, soit à prendre les armes et à aller me battre, soit à faire mes bagages et à aller me réfugier autre part en attendant des jours meilleurs. Dans le pire des cas, si je n’avais pas été tué, j’aurais retrouvé ma maison brulée et rasée en rentrant, et, dans le meilleur, je l’aurais retrouvée pillée ou occupée. C’est au moins à ça que servait l’Europe ; à ne plus se battre.

Reims dont j’aperçois sur ma droite la cathédrale où se faisaient sacrer les rois de France. Mon père y est né et j’y ai travaillé quelques mois. J’avais dix-huit ans. C’est là que j’ai connu Michèle. Au cours de notre première sortie ensemble, en rentrant à mon appartement tard le soir, une voiture noire garée sur le côté de la cathédrale avait subitement démarré pour se diriger tous phares éteints dans ma direction. J’avais pris mes jambes à mon cou et couru vers le commissariat de police. La voiture avait freiné brusquement. J’avais entendu des portières claquées et je m’étais mis à zigzaguer en pensant qu’on allait me tirer dessus. Je venais de la campagne et je pensais que les villes étaient peuplées de bandits.

— Halte! Halte où on lâche les chiens.

C’était la police.

Ils m’avaient emmené au commissariat, le même commissariat que j’avais essayé de rejoindre en courant. Ils voulaient s’avoir pourquoi je m’étais enfui et n’avaient pas vraiment apprécié que je leur dise les avoir pris pour des malfrats. Comment savoir ? Leur voiture ne portait aucun signe distinctif. Ils avaient fini par me relâcher une heure plus tard.

À Soissons une pancarte indique la direction du Chemin des Dames. Ce doux nom évocateur de promenades poétiques cache mal la boucherie qui se déroula sur ce plateau surplombant les vallées de l'Aisne et de l'Ailette. Pendant quatre ans, alliés et Allemands s’échangèrent à tour de rôle la maitrise de ce point stratégique au prix de lourdes pertes. Le nombre de morts tombés ici ne sera jamais connu avec exactitude, mais on avance le chiffre de près d’un demi-million.

À une soixantaine de kilomètres de Paris, je fais un petit détour par un autre confluent géographique (49°N 3°E). Ce sera le dernier de la quinzaine que j’ai visitée depuis mon départ du Japon en juin dernier. Il se trouve au bord de la Marne, sur un territoire à l’origine d’une légende, celle des fameux Taxis de la Marne transportant depuis Paris une armée tout entière pour ainsi sauver la capitale et renverser le cours de la bataille en faveur du camp français. Une nouvelle fois me voilà replongé au cœur de la Première Guerre mondiale.

dimanche 22 octobre 2006

Ardennes (J + 143, 218 km)

En arrivant à Liège Madame de Bourboulon avait deux possibilités pour rejoindre Paris : la première, assez longue, en passant par Bruxelles et Amiens; et la seconde, plus courte, en passant par Charleroi. Mais un troisième trajet, encore plus court, pouvait également être emprunté afin de rejoindre la France plus rapidement. Il suffisait tout simplement de continuer à remonter la Meuse et de passer par Givet, cette pointe de la partie nord-est du territoire français qui s’enfonce très profondément dans la Belgique.

Alors pourquoi ne pas envisager cette possibilité? Et bien parce que la ligne de chemin de fer n’était pas encore complétée. Elle s’arrêtait alors à Namur. Par contre, depuis la ville frontière de Givet, la ligne vers Paris était ouverte depuis déjà six mois. Chaque jour, quatre trains quittaient cette ville pour Paris en passant par Mézières, Reims et Soissons. Le premier partait de Givet à 6h47 pour arriver à Paris à 16h25.

La distance de Namur à Givet n’étant que de moins de cinquante kilomètres, il n’est pas impossible que Madame de Bourboulon ait décidé d’emprunter la malle-poste ou le bateau (deux moyens de transport très utilisés à l’époque) pour effectuer ce court trajet et ainsi se retrouver plus rapidement sur le territoire français. Après tout, elle avait effectué une grande partie de son voyage en utilisant ces types de transport et quelques kilomètres de plus ou de moins ne l’auraient certainement pas dérangé. Bien au contraire. En choisissant le bateau, elle aurait retrouvé pour quelques heures le même plaisir que celui qu’elle avait éprouvé en naviguant sur la Kama et la Volga.

Quoi qu’il en soit, c’est ce trajet que j’ai personnellement décidé de suivre en quittant Namur ce matin. C’est une belle journée d’automne. Je longe tranquillement la Meuse jusqu’à Dinant (de deo nantes, vallée des dieux) avec son église collégiale que surplombe l’imposante forteresse. Je m’arrête pour prendre un café et rencontre une touriste russe qui refuse de croire que j’arrive de Russie. Elle me demande néanmoins de la prendre en photo en posant assise sur le siège de la moto.

Je n’ai jamais vu autant de motards depuis mon départ du Japon à l’exception de ce festival à Novossibirsk auquel j’avais participé. Mais il faut dire que cette région se prête parfaitement aux plaisirs de la conduite motorisée. Pourtant les Ardennes restent méconnues, surtout des Français. Ils considèrent cette région comme leur Sibérie : peu développée, peu hospitalière, couverte de forêts et qu’ils croient habitée par des gens frustres plus proche des bêtes que des hommes.

À l’âge de 17 ans, en compagnie d’un ami, j’avais entrepris de faire le tour de la France en autostop. Du côté de Vire, en Normandie, nous avions été pris par une automobiliste. Quand elle apprit que nous venions des Ardennes, elle nous avait demandé si cette région été équipée de routes pour circuler. On lui avait répondu que non et qu’on y chassait encore le sanglier avec des pics et des lances pour se nourrir. Elle n’avait pas semblé surprise par notre réponse.

Si pendant longtemps on s’est plu à imaginer que les habitants de cette contrée étaient des bûcherons un peu arriérés, ils furent d’abord et avant tout des forgerons et de fiers artisans du fer. Et tellement fier de ce savoir que, jusqu’à la fin des années soixante-dix, l’Ardenne française refusa de croire que cette industrie était en perte de vitesse. Ce n’est que récemment qu’il a été décidé, un peu à contrecœur, de prendre le virage des services et de faire connaître cette région en s’ouvrant au tourisme.

Mais je suis encore en Belgique et ici les touristes y affluent depuis plusieurs années et ne manquent pas. La route est bordée d’hôtels, de restaurants et de commerces déjà bien occupés malgré l’heure matinale. Je franchi la frontière à Givet sans même m’en apercevoir et je continue de longer le fleuve en traversant les villages d’Aubrives et Vireux Molhain adossés à la forêt et au roc.

Arrivé à cet endroit, je repasse de nouveau en Belgique pour un aller-retour de quelques dizaines de kilomètres afin de visiter le confluent géographique 50°N 5°E situé le long d’une petite route. Encore une fois la frontière est franchie dans les deux sens sans m’en rendre compte. Difficile de savoir si je suis en Belgique ou en France sauf que, même si le paysage reste le même, du côté français, c’est le calme plat. Tout ou presque est fermé. Et pourtant comme ils sont jolis ces villages aux toits recouverts d’ardoise. Mais ils restent endormis en rêvant d’un passé prospère ou la métallurgie tournait à plein régime et ou le mot chômage ne faisait pas partie du vocabulaire.

Je poursuis tranquillement la remontée du fleuve : Haibes, Fumay, Revin Anchamps, Laifour. Nous sommes au pays de l’ardoise et des « scailleteux », ces hommes dont le travail consistait à extraire la pierre bleue du sol. Arrivé à Monthermé je retrouve un autre cours d’eau que je connais bien et que j’aime beaucoup, un affluent de la Meuse, la Semois.

Prenant sa source à Arlon en Belgique, elle traverse les provinces du Luxembourg et de Namur avant de passer en France pour y changer de nom. Et bien qu'elle fasse plus de 200 kilomètres de cours d’eau, elle n'en fait que 80 kilomètres à vol d’oiseau tant elle est sinueuse. C’est donc la Semoy qui se jette dans la Meuse à Monthermé.

Dans les Ardennes, ces eaux de la Meuse et de la Semoy, chargées d’histoires et de légendes, vont de pair avec les forêts et les montagnes. Elles font corps avec le pays. Au creux des nombreux méandres, des villages se lovent, tandis que sur les hauteurs d’autres se perchent.

À partir de Bogny-sur-Meuse j’emprunte le « boulevard industriel » des Ardennes qui longe le fleuve jusqu’à Mouzon. Ce boulevard n’est plus aujourd’hui qu’une ruelle en partie désaffectée que même son rond-point formé de deux villes, Charleville et Mézières, n’arrive pas à ravivé. Autrefois distinctes, ces deux villes n’en forment plus qu’une depuis quarante ans. Mézières, ancienne ville de garnison, et Charleville, fondée au 17ème siècle par un prince italien et destinée à rivaliser avec Sedan, autre capitale princière mais fief protestant mise en valeur par un seigneur allemand deux siècles plus tôt.

Si Madame de Bourboulon emprunta ce trajet jusqu’ici, c’est à Mézières qu’il lui fallu l’abandonner et laisser la Meuse derrière elle pour se diriger vers le sud et rejoindre Paris. Quant à moi, je la quitte pour quelques jours pour remonter le fleuve d’une vingtaine de kilomètres supplémentaires et aller visiter des membres de ma famille à Sedan.

Sedan, ville où j’ai vu le jour, est bâtie en bordure de la grande forêt des Ardennes entre le monde germanique au nord et le monde latin au sud. Sedan, développée par deux maisons princières : les La Marck (Allemands) et les La Tour d’Auvergne (Français). Sedan, citée de Turenne rattachée à la couronne de France en 1642, l’année même ou Montréal était fondée. Sedan, où a été bâtie le château-fort le plus étendu d’Europe et où réfugiés juifs et protestants pouvaient toujours trouver refuge. Sedan, ville manufacturière dotée d’une histoire prestigieuse mais qui, depuis 1870, a subi toutes les défaites françaises. Sedan enfin, que la devise undique robur (force de toute part) avait rendue prospère mais qui, depuis plus de trente ans, se cherche une nouvelle voie à défaut d’un nouveau prince.

samedi 21 octobre 2006

La Meuse (J + 142, 291 km)

Le temps avait du mal à choisir entre soleil et pluie quand j’ai mis mes bagages sur la moto. Il a finalement penché en faveur du soleil avec une température un peu plus fraiche qu’hier.

J’ai repris l’autoroute pour me diriger vers Aachen, ou Aix-la-Chapelle en français, l’ancienne capitale de Charlemagne et lieu de couronnement des empereurs du Saint Empire romain pendant 600 ans. Mais quelques kilomètres avant d’y arriver, j’ai fait un petit détour pour aller visiter le confluent N°51 E°6 que j’ai trouvé le long d’un petit chemin après avoir longé sur plusieurs kilomètres la frontière hollandaise située à moins de 500 mètres.

Elle se franchit sans même qu’on s’en aperçoive cette frontière qui n’est plus que psychologique, parfois linguistique, comme la frontière entre l’Allemagne et la Belgique que j’ai traversée moins d’une heure plus tard en reprenant l’autoroute et en me dirigeant cette fois vers Liège. Pour la première fois depuis de nombreuses années, je pouvais de nouveau communiquer dans ma langue maternelle pour demander un renseignement et me commander un café.

Madame de Bourboulon avait parlé de sa joie d’apercevoir un clocher de Sibérie à sa sortie de Mongolie. J’ai également éprouvé une certaine joie en retrouvant la Meuse à Liège, ce fleuve qui m’a vu naître sur sa berge tout comme Rimbaud et Jeanne d’Arc à qui Péguy avait mis dans la bouche ces vers fameux :

Adieu Meuse endormeuse et douce à mon enfance
Toi qui demeures aux prés où tu coules tout bas
Adieu Meuse! j'ai déjà commencé ma partance
Vers des pays nouveaux où tu ne coules pas.

Mais ce n’est pas à Liège qu’elle est la plus belle cette Meuse endormeuse. Ce n’est pas non plus en amont dans sa Bourgogne natale où elle prend sa source, pas plus qu’en aval dans ce Pays-Bas où elle se mêle au Rhin pour former un large delta avant de se jeter dans la mer du Nord.

La Meuse n’est la plus belle qu’au moment où elle hésite à aller plus de l’avant et se contorsionne en de nombreux méandres pour faire durer son plaisir à traverser ce magnifique massif que sont les Ardennes et avec qui elle se marie si bien: son calme adoucit la rugosité de ces monts. Pour les Celtes ce fleuve était un dieu. Il était donc normal que ce mariage se fit puisque la déesse Arduina habitait les forêts profondes de cette région à qui elle donna son nom.

J’ai donc remonté la Meuse de concert avec la voie ferrée jusqu’à Namur. C’est là que j’avais décidé de passer la nuit avant de poursuivre plus avant et de l’accompagner à travers la forêt et ses méandres. J’ai trouvé un hôtel-restaurant chinois, Le Jardin du Thé, juste à l’entrée de la ville.

À part le personnel originaire de Shanghai, la Chine était peu représentée à cet endroit. Les tables rondes avait fait place aux tables occidentales rectangulaires ou carrés recouvertes de très belles nappes, de larges assiettes blanches, de couverts, de vers à pied et de chandelles.

Le service de table était fait à la française et le thé omniprésent dans un service chinois totalement absent. Le riz d’accompagnement n’était pas blanc et collant à grain court mais pilaf à grain long et légèrement épicé. Le poulet oriental mélangé à du poivron vert et des champignons était délicieux mais sa préparation était plus thaïe que shanghaienne.

Et pour finir de ne pas me dépayser, les baguettes étaient absentes. Heureusement, je ne voyage jamais sans baguettes; des baguettes laotiennes en bois noir surmontées de petits manchons en argent. Je suis donc retourné les chercher dans mon sac pour donner à ce repas un petit semblant d’Asie et semer un certain étonnement parmi le personnel chinois.

vendredi 20 octobre 2006

D’un fleuve à un autre (J + 141, 444 km)

Il pleuvait en partant et il pleuvait en arrivant. Mais le temps entre les deux a été magnifique et la température est grimpée jusqu’à 20°, une température que je n’avais pas connue depuis des semaines.

Je me suis renseigné au petit déjeuner. Clausewitz est bien né ici. Mais jusque très récemment la population de Bourg l’ignorait totalement. L’ancien gouvernement de la RDA avait fait table rase du passé et pris grand soin de garder les fantômes enfermés à double tour dans le placard.

Il y a quelques années un groupe de Chinois en visite officielle avait demandé à visiter des lieux associés au général prussien. Consternation chez les élus et fonctionnaires municipaux. Clausewitz? Ah oui! Attendez. On a cherché. Et les Chinois ont attendu. En vain. On n’a rien trouvé. La maison où il était né avait été rasée. Depuis on essaye de réhabiliter ce passé si longtemps ignoré et un petit musée a été construit pour rendre hommage à l’enfant du pays.

Quant à la Villa Wittstock, elle n’était pas construite lors du passage de Madame de Bourboulon. Mais si elle l’avait été, elle n’aurait pas manqué de la voir. La voie ferrée qu’elle emprunta passe à cent mètres. Cette maison a été bâtie en 1900. Le propriétaire, un pharmacien, l’habitait seul en compagnie de sa mère. Je me suis étonné que deux personnes puissent habiter une maison aussi grande. La propriétaire actuelle pense que tout le rez-de-chaussée devait servir à des réunions entre les notables de la ville. Le pharmacien et sa mère devaient se servir du second et le personnel de maison occupait le troisième.

C’est donc sous une petite pluie fine que j’ai quitté la pension. J’attendais à un feu rouge avant de prendre l’autoroute quand subitement quelqu’un m’a frappé sur l’épaule. Je me suis retourné. C’était le conducteur de la voiture qui me suivait, un homme d’une soixantaine d’années, qui de toute évidence n’était pas très content. Il ne cessait de répéter blinklicht, blinklicht, en me montrant la moto et la route en arrière. Il semblait donc que j’avais oublié le bleaklicht. Ça me disait quelque chose blinklicht. Ah oui ! blink, la même chose en anglais pour 'cligner' et licht en allemand pour 'lumière'. J’avais oublié mon clignotant. Je me suis excusé et ça l’a calmé.

La veille à Berlin je m’étais aussi fait rappeler à l’ordre par un autre motard pour le même motif. Et pendant la journée j’avais déclenché deux flashs sur la route, probablement pour excès de vitesse dans une zone habitée. À certains endroits, sur la Route 1 sur laquelle j’étais, la vitesse était limitée à 40 km/h. J’avais dû passer à 45.

J’avais également déclenché la fureur d’un camionneur. Je l’avais doublé dans une zone autorisée, mais quand je me suis rabattue sur la droite après l’avoir doublé, la zone était devenue interdite au dépassement. Il a fait retentir son klaxon à plusieurs reprises. Le règlement, c’est le règlement, et je devais apprendre à le respecter à la lettre.

Quinze kilomètres après avoir quitté Bourg et juste avant de passer Magdebourg, j’ai franchi l’Elbe. Ce fleuve qui prend sa source en République tchèque, se jette dans la mer du Nord à Hambourg. Il constitua la limite orientale de l’empire de Charlemagne et marqua, jusqu’en 1990, la frontière entre la RFA et la RDA et, par la même occasion, entre l’Ouest et l’Est.

L’autoroute allemande à six voies sur laquelle je roulais, l’E34, m’a conduit tout droit au cœur industriel de l’Allemagne, la grande vallée de la Ruhr et du Rhin. Malgré l’industrialisation massive de cette région, j’ai eu l’agréable surprise de traverser de nombreux coins de campagne, hérissés là aussi, comme toutes les régions que j’avais traversées depuis ma sortie de Pologne, de nombreuses éoliennes pour produire de l'électricité. Pas une seule ligne d’horizon sans tomber sur ces sentinelles du vent. En Allemagne les Verts avaient remplacé les Rouges. La défense des arbres s’était substituée à la défense des prolétaires.

J’avais débuté mon parcours de la journée sous la pluie en franchissant un grand fleuve européen. Je l’ai terminé de la même façon en franchissant le Rhin. Parti de Suisse sur les flancs du Saint-Gothard, ce fleuve traverse ou longe six pays en plus de constituer une frontière naturelle entre la Suisse et le Liechtenstein, entre l'Allemagne et la Suisse et entre l'Allemagne et la France.

Après avoir si longtemps divisé ces deux derniers pays, qui au cours des derniers siècles s’étaient entredéchirés pour se l’approprier tout entier, les hommes avaient fini par réaliser que ce fleuve n’était pas là pour les séparer, mais pour les réunir; comme l’avait si justement écrit Victor Hugo: « Il y a toute l'histoire de l'Europe dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l'Allemagne. Le Rhin réunit tout. »

jeudi 19 octobre 2006

Berlin (J + 140, 237 km)


Je viens de tomber sur un autre très bel endroit où passé la nuit avec une chambre très large aux poutres en bois apparentes. Bien que je n’étais qu’à quelques kilomètres de Magdebourg, j’ai préférer chercher un hôtel à l’extérieur de cette grande ville. Je me suis arrêté à Bourg et suis d’abord allé à l’hôtel C.V. Clausewitz. À cause du nom. Officier et théoricien militaire prussien, c’est à lui que l’on doit cette phrase fameuse: « La guerre n’est que la poursuite de la politique par d’autres moyens ». Il est l'auteur du traité De la Guerre qui demeure un ouvrage majeur de stratégie militaire. J’ignore s’il est né ici. Pas impossible.

L’hôtel ne payais pas trop de mine mais je me suis quand même renseigné sur le prix des chambres : 55 €. Même pour dormir dans la chambre au Clausewitz est né, je n’étais pas prêt à payer ce prix.

J’ai retraversé une partie de la ville et suivi une affiche indiquant une pension. La Villa Wittstock est vraiment superbe. Bâtie sur trois étages, la maison paraît très ancienne. Je ne serais pas surpris qu’elle existait déjà lors du passage de Madame de Bourboulon

J’étais arrivé devant le Reichstag à midi. Je n’y serais jamais arrivé aussi rapidement et aussi facilement sans le GPS. J’avais tracé la route hier à l’aide de l’ordinateur que j’ai téléchargée dans l’appareil. Je n’avais plus qu’à suivre les indications pour me retrouver au centre de Berlin.

Mon dernier passage dans la capitale allemande remontait à dix-sept ans. Mon frère m’avait invité à son mariage et j’étais arrivé en France quelques jours avant la cérémonie. J’en avais profité pour aller faire un tour à Berlin. J’avais pris un train de nuit bondé et je n’avais pas fermé l’œil de la nuit. Je l’avais passée à discuter avec un Polonais vivant en France, un catholique pur et dur, plus catholique que son concitoyen de pape vivant au Vatican à l’époque.

J’avais débarqué du train au petit jour et je m’étais dirigé vers le point de passage Checkpoint Charlie pour passer à Berlin Est. J’avais obtenu un des derniers visas pour passer de l’autre côté du mur. Il venait de tomber et le rideau de fer de s’ouvrir. Les visas n’étaient plus que des formalités inutiles. Devant le Reichstag, de vieilles voitures essoufflés chargées à raz bord de bagages arrivaient par dizaines des pays limitrophes de l’Europe de l’Est et la plupart du temps rendaient l’âme sur place. Il régnait ce jour-là à Berlin une ambiance de fête indescriptible.

Les gens s’agglutinaient devant les vitrines de magasins d’électronique pour suivre sur des postes de télévision l’histoire qui s’écrivait sous leurs yeux, et, par la même occasion, assister en direct à la chute du dictateur roumain Ceausescu évincé du pouvoir par une foule au cri de Ti-mi-soa-ra, Ti-mi-soa-ra, une ville roumaine où l’armée avait tiré sur des manifestants en faisant de nombreuses victimes.

Je m’étais promené toute la journée du côté de la Porte de Brandebourg en participant, moi aussi, à l’aide d’un marteau et d’un burin, à la collecte de quelques morceaux de béton en démantelant une partie de ce mur qui pendant plus d’une génération avait symbolisé la séparation des Européens de l’est de ceux de l’ouest.

J’avais repris un train de nuit le soir même, toujours bondé et toujours sans pouvoir dormir pour pouvoir assister au mariage de mon frère le lendemain. Deux jours plus tard, le jour de Noël, Leonard Bernstein avait offert un concert aux habitants de Berlin enfin réunis. Il avait interprété la 9ème symphonie de Beethoven, l’Ode à la joie, que les Européens de la CE se sont donnés comme hymne communautaire. Ce jour-là, les paroles en avaient été quelque peu changées : le mot allemand freude (joie) avait été remplacé par freiheit (liberté).

mercredi 18 octobre 2006

Deutschland (J + 139, 207 km)

En me levant ce matin j’ai pensé qu’il avait neigé pendant la nuit. Le sol était recouvert d’une épaisse couche de givre. Et le soleil n’était toujours pas parvenu à percer la brume quand je suis parti vers neuf heures accompagné d’une température de 3°. Je n’avais pas rencontré un tel froid depuis le milieu de la Sibérie.

Il faisait nettement meilleur quand j’ai franchi l’Oder en début d’après-midi pour entrer en Allemagne à l’endroit où Madame de Bourboulon l’avait franchie. Le douanier polonais à qui j’ai tendu mon passeport avait du mal à croire que ma moto avait traversé la Russie. Son collègue allemand également.

Je me suis arrêté dans la petite ville allemande à la frontière pour retirer de l’argent dans une banque. Une petite ville bien ordonnée avec de très belles boutiques et des gens qui font du vélo par plaisir, pas pour aller travailler comme je l’avais souvent vu jusqu’ici. Je n’étais pas seulement entrer en Allemagne, j’étais entré en Occident.

Un peu plus loin, j’ai traversé une plus grande ville. Frankfurt An Der Oder. Une ville universitaire avec un Mac Donald's et des feux de circulation bien synchronisés, des autobus très modernes et des anciens trolleybus remis à neuf, des rues récemment goudronnés et des trottoirs garnis de bacs à fleurs. Des femmes promenaient leurs chiens, des hommes promenaient leurs enfants, des institutrices promenaient leurs élèves, des personnes âgées se promenaient en bicyclettes et des ivrognes promenaient leur misère.

J’ai pris l’autoroute en direction de Berlin que j’ai quittée après trente kilomètres pour m’arrêter à Fürstenwalde. Le bureau touristique m’a référé à un hôtel juste à côté d’une l’église. Un hôtel dont l’histoire est lié à Zille.

J’ai demandé à l’employé à la réception où je pouvais laisser la moto pour la nuit.

- Vous pouvez la laisser devant l’hôtel.

J’ai été surpris pas sa réponse. Depuis mon départ du Japon, la moto n’avait jamais passé une nuit sans être sous surveillance où dans un endroit protégé.

- Aucun problème à la laisser là?

- Ah oui ! Attendez une minute.

Il est revenu avec une petite affiche laminée.

- Vous pouvez mettre ça sur le devant de votre moto.

- …! Qu’est-ce-que c’est?

- C’est pour indiquer que votre moto est autorisée à stationner dans la rue. Sans cette autorisation, vous risquez d’avoir à payer une amende pour stationnement illégal.

- Aucun risque de vandalisme?

Cette fois ce fut son tour d’être surpris par ma question.

- Vandalisme? Mais il n’y a pas de vandalisme ici. Ne vous inquiétez pas. Votre moto ne risque rien.

J’ai déposé mes bagages et je suis parti faire un petit tour dans la ville. Je savais que l’Allemagne avait investi énormément d’argent dans la reconstruction de l’ancienne RDA mais je n’avais aucune idée de l’efficacité avec laquelle cet argent avait été utilisé. À en jugé par la façade, c’est impressionnant.

Toutes les anciennes maisons du centre-ville ont été rénovées, incluant les bâtiments publics et les deux églises. Les anciens immeubles de style socialiste ont été régénérés en leur donnant une touche de modernisme colorée. Un centre d’achat a été bâtit et très bien intégré dans un vieux bâtiment et des pistes cyclables ouvertes.

Je suis entré dans un magasin. Le patron parlait un peu anglais.

- Votre ville est très belle. Est-ce qu’elle a toujours été aussi belle?

- (rires) Non! Non! Pas du tout. Autrefois c’était vieux et gris. Mais au cours des dernières années on a fait beaucoup de travaux.

Je suis allé manger à l’intérieur du centre d’achat. Contrairement à la Russie, je ne suis plus obligé de payer avant de consommer. La même chose avec l’hôtel. Quand j’ai demandé à l’employé pour payer, il m’a dit que je pouvais régler la facture demain matin. Idem avec les stations d’essence. À Frankfurt, le pompiste ne comprenait pas que je veuille régler avant de faire le plein.

Je me suis redirigé vers l’hôtel. Même les horloges des deux églises fonctionnaient harmonieusement bien. Elles ont sonné huit heures en même temps.

mardi 17 octobre 2006

Route 22 (J + 138, 291 km)

La Route 22, c’est la route que j’aurais pu suivre d’un bout à l’autre de la Pologne pour aller de la frontière russe jusqu’à la frontière allemande. Je l’ai empruntée à quelques reprises mais dès que c’est possible je préfère prendre de plus petites routes, d’autant qu’elles se rapprochent d’avantage de la voie ferrée.

Le patron de la pension n’a commis aucune erreur. J’avais bien compris. La chambre était à 10 €, et le diner plus le petit déjeuner pour la même somme. J’ai donc payé pour deux jours de pension l’équivalent de la nuit que j’ai passée dans le dernier hôtel russe à Pskov.

Je paye également le même prix là où je suis arrivé un peu plus tôt mais c’est loin de valoir là où j’étais hier. C’est un autre vestige de l’époque socialiste, genre caserne militaire avec les chambres de chaque côté d’un immense couloir. J’espère que c’est le dernier, à moins que je ne tombe sur d’autres semblables dans l’ex Allemagne de l’est où je serai demain si tout va bien.

Tout a bien été aujourd’hui : un temps magnifique, des routes sans trop de circulation, une température un peu fraiche mais agréable, un très bon café dans un petit bistrot de campagne et de très beaux paysages. J’ai roulé sans trop me presser à une moyenne (sans compter les arrêts) de 44 km/h alors qu’elle était encore il y a une dizaine de jours de 60 km/h. Ça signifie en gros que ma vitesse maximale ne dépasse pas le double de cette moyenne. C’est le GPS qui m’indique tous ces chiffres.

Et finalement j’ai profité de ce beau temps pour aller visiter le confluent 53N 17E pas très éloigné de la route que j’ai suivie aujourd’hui. J’ai quand même dû marcher un peu au milieu des bois. Je pense que c’est le 11ème depuis mon départ du Japon.

lundi 16 octobre 2006

Pensionnat (J + 137)

Pas de jeunes filles pour m’accueillir à la grille mais un monsieur âgé d’environ soixante-dix ans au bout d’une allée et sur le pas de la porte d’une très belle demeure en briques. Sur le fronton l’inscription de la date de construction: 1900. Immédiatement je sais que cet endroit va me plaire. Sa femme m’observe par la fenêtre du premier étage descendre de moto et ôter mon casque. Un motard de noir vêtu dans un endroit aussi isolé est toujours un peu inquiétant de prime abord.

Le monsieur parle un peu allemand mais pas anglais. Non ce n’est pas un pensionnat, enfin pas dans le sens que je l’ai compris mais une pension familiale. Et oui ils ont des chambres. Le prix? Il a dû faire une erreur. Quoi qu’il en soit je dis oui tout de suite.

La chambre est simple mais très belle avec un plafond haut et une fenêtre à l’ancienne munie de deux châssis et d’une espagnolette. La vue donne sur le jardin d’en arrière où sèchent de grands draps blancs. Le monsieur m’invite à venir prendre un café dans la grande salle à manger du bas. Des peaux tannées de gibier sont étendues sur le sol et sur le palier de l’escalier : sangliers, blaireaux, chevreuils, renards; et des cors de cerfs ainsi que des défenses de sangliers sont accrochés aux murs. Un chasseur.

La dame parle un peu anglais et me demande si je veux manger. Non, merci, pas tout de suite. Mais si c’est possible, j’aimerais bien diner vers sept heures. C’est possible! Merci. Le monsieur revient avec une liqueur faite maison. Ça goute la cerise marinée dans l’eau de vie. C’est très bon.

Je remonte dans la chambre et déballe mes bagages. Les murs sont couverts de boiseries. Et la salle de bain est presque aussi grande que la chambre. Tout est rustique: le mobilier est aussi vieux que la maison et la robinetterie d’époque est au bout d’une tuyauterie restée apparente le long des murs.

Je suis le seul client de la pension. Je redescends faire un tour dans le jardin. J’y découvre les autres occupants de la maison: un basset, deux chats adultes et deux chatons. Le jardin s’étend tout autour de la demeure avec un massif de fleurs sur le devant et de grands arbres plantés sur le pourtour du terrain et en perpendiculaire de chaque côté de l’habitation pour séparer le devant de l’arrière.

Sept heures du soir. Je descends pour le diner. C’est la dame qui l’a fait mais c’est le monsieur qui le sert. Un bortsch pour commencer. Et pour suivre du sanglier avec de la purée de pomme de terre et du choux rouge. Il a vraiment dû faire une erreur sur le prix.

Sept heures du matin. J’ai passé une excellente nuit mais je dois être devenu sourd. Pas un bruit. Le petit déjeuner est copieux: fromage blanc, charcuterie, fromage, omelettes aux champignons et au lard, pain frais, confiture de cerises et café. Je pense à déménager en Pologne. Enfin, pas n’importe où. À Wirty. Quelque part dans le sud de la Poméranie. Quatre maisons en tout en incluant celle dans laquelle je suis. Et la forêt tout autour. Je l’avais déjà décidé en arrivant hier mais je le confirme à la dame. Je reste une journée de plus.

Je sors faire un petit tour à l’extérieur. Le chien et les chats ont passé la nuit dehors. Ils n’ont pas dû avoir très chaud. Le thermomètre sur le mur indique trois degrés. Le soleil commence à chasser la brume dans les prés. Il va faire très beau. Je profite de cette matinée de libre pour rédiger les derniers articles des confluents pour le DCP.

La ville la plus proche, Starogard Gdansk, est à une dizaine de kilomètres. Il est midi et la température s’est suffisamment élevée pour que j’aille y faire un tour. Ici, comme presque partout en Europe, le centre est facile à trouver. Il suffit de chercher le clocher de l’église. Starogard en a deux d’églises, une de chaque côté de la place en carré.

À partir du Moyen-âge, les villes se sont bâties autour des églises, centre de savoir et de pouvoir avec des châteaux-forts sur la périphérie (en haut de la colline) pour protéger la cité. Quand les Soviétiques ont détruits les églises après la Révolution, les villes russes ont perdu leur centre. Mais c’est bien connu, la nature à horreur du vide. Elles se sont donc mises en quête d’un nouveau pouvoir pour retrouver leur centre.

Comme les Soviétiques se sont immédiatement lancés dans une industrialisation massive à coup de plans quinquennaux en bâtissant des usines (et en creusant des mines) d’un bout à l’autre du pays, c’est autour de ce nouveau pouvoir, ce pouvoir industriel dirigé par des bureaucrates, que les villes soviétiques se sont retrouvées et rebâties.

C’est pourquoi encore aujourd’hui à travers la Russie, il est courant de voir de grands ensembles d’habitations collectives juxtaposés des usines. Une ville comportant une dizaine d’usine comporte somme toute une dizaine de centres; tous plus moches et gris les uns que les autres; à l’image de leur pouvoir.

Les cyniques prétendent qu’en Amérique du nord, c’est autrefois autour des banques et aujourd’hui autour des centres commerciaux que les villes sont bâties; et que ce centre de pouvoir n’est pas un centre de savoir (donc de l’être), comme au Moyen-âge, mais un centre de l’avoir (donc de l’argent).

Il existe un immense jardin botanique juste à côté de la pension. J’ignore ce que ce magnifique jardin fait ici perdu en pleine nature. Je reviens de Starogard. Il est quinze heures et je décide d’aller y faire un petit tour avant de rentrer à la pension. À cette période de l’année il ne reste plus de fleurs mais le jardin contient une très grande quantité d’arbres de différentes essences.

Je traverse cet immense jardin pour me retrouver dans une forêt à travers laquelle je m’enfonce. Plusieurs sentiers la sillonnent et je passe de l’un à l’autre. Tiens ! une tombe. Avec une croix de plus d’un mètre de haut. Je n’arrive pas à déchiffrer l’inscription.

Ça va déjà faire un petit moment que je marche. Il va falloir penser à faire demi-tour. Encore cinq minutes. Je m’arrête sous un chêne pour ramasser quelques feuilles. Encore quelques pas. Qu’est ce que j’aperçois là bas à travers les arbres? Allons y jeter un coup d’œil. C’est un lac. Je suis arrivé au bord d’un lac. J’entends des oies cacardées de l’autre côté mais je n’arrive pas à les distinguées. C’est trop loin. C’est décidé. Après avoir déménagé à Wirty, c’est là que je m’installe.

Cinq heures. Il faut vraiment que je rentre. J’ai encore deux ou trois trucs à faire. Quoi qu’il en soit, si je n’arrive pas à terminer ça ce soir, je reste une journée de plus.

dimanche 15 octobre 2006

Étape importante (J + 136, 161 km)

Je suis allé faire une petite ballade après avoir pris mon petit déjeuner. Les fidèles se pressaient pour assister à la messe dominicale. Par curiosité je les ai suivis jusqu’à l’intérieur de la cathédrale. La Pologne est fidèle à sa réputation : la nef était remplie à capacité d’environ 500 personnes avec plusieurs qui étaient restées debout à l’entrée et sur les côtés.

Contrairement à Rēzekne en Lettonie, l’assistance n’était pas composée que de personnes âgées mais de gens de tout âge, incluant des enfants, des adolescents, des jeunes couples et beaucoup de religieuses. Je suis ressorti au bout d’une dizaine de minutes pour me diriger vers le bureau de tourisme en oubliant qu’aujourd’hui dimanche, jour du Seigneur et de repos pour les Catholiques, tout était fermé. La réceptionniste me l’a confirmé.

Le ciel était couvert de gros nuages qui laissaient entrevoir le soleil par petites doses quand je suis parti vers onze heures sous une température très agréable de 15°. Je venais à peine de faire quelques kilomètres que je me suis rappelé que je ne devais pas être loin de franchir une autre étape importante. Je me suis arrêté pour vérifier dans mon carnet. J’étais tombé pile. À cet instant précis, la moto franchissait le cap des 10 000 km depuis qu’elle avait quitté le Japon. Pour fêter ça, l’étape d’aujourd’hui serait courte et mené au ralenti.

En Lituanie j’avais rencontré des gens qui m’avaient dit que les routes en Pologne, contrairement aux pays baltes, étaient semblables aux routes russes. Comme les gens sont méchants. C’est pas vrai. En tout cas pas pour celles que j’ai prises jusqu’ici. J’ai même dû faire un détour par une route campagnarde qui n’était pas dans un état excellent mais sans aucun doute pareil à ce que j’avais vu en Lituanie et en Lettonie.

Je l’ai tellement aimé cette route que j’ai décidé de continuer à rouler dessus en continuant de longer la voie de chemin de fer que j’ai traversée à quelques reprises au hasard du chemin. J’ai également traversé de petits villages endormis autour de leurs églises en briques reconnaissable de loin à leurs toits en ardoises qui se découpaient au dessus de verts pâturages et de forêts au superbe et sauvage manteau jaune et brun.

Je n’ai rejoint la route nationale 22 qu’a Elblag, au sud-ouest de Gdansk. « Qui est prêt à mourir pour Gdansk? » avait demandé Hitler avant de lancer son offensive vers la Pologne en étant persuadé que, comme dans le cas des Sudètes, personne ne répondrait à l’appel. Un holocauste et quarante millions de morts plus tard il avait obtenu la réponse à sa question.

Juste avant de passer le fleuve Nogat à Malbork, j’ai piqué vers le sud pour faire un petit détour par le confluent 54°N 19°E que j’ai trouvé non pas au milieu d’un champ mais au milieu d’un bois. Une petite route forestière en béton m’y a mené tout droit. J’y ai également trouvé un blockhaus dont je serais bien curieux de savoir par qui et pourquoi il a été construit.

J’ai fait demi-tour pour reprendre la route nationale 22 et, plus à l’ouest cette fois, franchir la Vistule qui arrose Varsovie en amont. Si je n’avais pas eu à longer la voie ferrée, j’aurais pris une route plus tranquille que cette route nationale. Je roulais à peine à 70 km/h et les automobilistes me doublaient à presque deux fois cette vitesse.

Vers 15:30 j’ai aperçu un petit panneau sur le bord de la route indiquant un pensionnat qui faisait hôtel à quatre kilomètres à travers bois. Fatigué par cette circulation dominicale, je me suis dirigé vers le pensionnat, imaginant une ribambelle de jeunes filles en robes blanches coiffées de larges chapeaux venant m’accueillir à la grille pour me mener prendre le thé et m’offrir des tartes aux myrtilles.

samedi 14 octobre 2006

Kaliningrad (J + 135, 252 km)

Je suis arrivé à la frontière russe à 11:30. J’anticipais les complications. L’exemple des fois précédentes n’était pas très encourageant. Point de complications cette fois mais j’y suis quand même resté une heure et demi à remplir de la paperasse; complètement inutile à mon humble avis; avis qui n’est pas celui des fonctionnaires qui l’exige.

Je n’étais pas très chaud pour m’y présenter à la frontière russe, d’autant qu’il faisait froid quand j’ai quitté l’hôtel avec une température de 9° et un temps une fois de plus maussade. J’ai été tenté de rester une journée supplémentaire. L’endroit me plaisait énormément.

Juste après avoir franchi la frontière lituanienne sans me faire arrêter, je suis tombé sur une file de voiture en attente devant la frontière russe. Les conducteurs m’ont fait signe de passer devant eux. Heureusement. À voir la longueur de la file, j’en avais au moins pour une demi-journée d’attente.

Les fonctionnaires russes très courtois n’ont pas très bien compris le fait qu’un voyageur muni d’un passeport canadien puisse se promener avec une moto enregistrée au Japon. Il voulait également savoir où se situait le poste frontière russe de Pogranicnyj que j’avais déjà franchi d’après le tampon sur mon passeport qui en faisait foi. Impossible de me rappeler. J’ai cherché sur la carte. Impossible de trouver. Ils n’ont pas insisté.

Je m’en suis souvenu quelques minutes plus tard. C’était en sortant de Chine. Les Russes m’avaient d’abord accepté, puis refouler en Chine, pour finalement m’accepter après de nombreux palabres. Un des tampons de la douane de Pogranicnyj comportait la mention « refoulé ».

Tout comme les fois précédentes, j’ai dû signer une bonne dizaine de documents, parfois à trois endroits différents. Mais ceci n’est rien comparé au nombre de tampons que les fonctionnaires ont apposés sur ces même documents.

Le soleil a joué à cache-cache avec les nuages une bonne partie de la journée. Je me dirigeais plein ouest et je le voyais briller un peu plus au nord sur la Lituanie. Il a fini par venir faire un tour vers le sud au milieu de l’après-midi et ne m’a plus quitté de la journée. La température s’en est tout de suite trouvée ragaillardie en grimpant de 4°.

Les conditions de la route du côté russe étaient semblables à celles que j’avais déjà connues précédemment : tantôt bonnes et tantôt mauvaises. Je suis même tombé sur des portions comportant des pavés. Ils avaient dû être posés par l’administration prussienne à l’époque où Madame de Bourboulon était passée par ici. À part les pavés, il n’en restait plus grand-chose de cette époque prussienne : une église en ruine juste après la frontière, quelques murs en briques par-ci par-là, des platanes presque centenaires sur le bord de la route.

Il en restait encore moins de cette présence prussienne de la ville magnifique que fut Königsberg. Les photos d’avant 1945 témoignent que cette ville était un véritable joyau culturel et architectural, une des plus belles villes d’Europe. Fondée comme un simple fort teuton en 1255, elle fut la résidence du grand maître des chevaliers teutoniques à partir de 1457 et de leurs successeurs, les ducs de Prusse.

Je pense que c’est Coluche qui avait dit : « Confiez le Sahara à des fonctionnaire et après six mois il faudra y importer du sable ». On a en un bel exemple avec Königsberg qui a été confié à des fonctionnaires soviétiques. Je suis passé à travers de nombreuses villes affreusement laides en Russie et je ne pensais pas qu’on puisse faire pire que ce que j’avais vu. On peut. Et le pire du pire c’est qu’ils ont accompli cet exploit de fabrication de laideur avec ce qu’il y avait de plus beau. Même la cathédrale qu’on vient tout juste de rénover ne peut même pas racheter un tant soit peu ce désastre. C’est triste à pleurer.

Et pour ajouter l’insulte à l’injure, quand les Soviétiques décidèrent de lui donner un nouveau nom en 1946 après en avoir déporté une partie des survivants en Sibérie et expulsé le reste en Allemagne, ils ne trouvèrent rien de mieux que de la baptiser du nom de Kaliningrad, d’après Mikhaïl Kalinin, un copain de Staline qui venait juste de rendre l’âme un mois plus tôt. Le « héros » en question avait été un des principaux responsables de la famine en Ukraine avant d’autoriser le massacre de milliers d’officiers polonais dans la forêt de Katyn en 1940; massacre que les Soviétique ont d’ailleurs longtemps attribué aux Nazis.

Il est question de lui donner un nouveau nom à cette ville. Mais pas question de retourner à son ancien, associé à l’invasion allemande. On a bien pensé à Baltiisk, la ville des baltiques, sauf qu’une ville porte déjà ce nom. Certains on suggéré Kantgrad, la ville de Kant. C’est en effet ici qu’il est né et où il a étudié, enseigné et où il repose. Et il est autant admiré des Allemands que des Russes. On continue de cogiter sur ce nom. Mais si jamais il revenait et voyait ce qu’on en a fait de sa ville, je ne suis pas sûre qu’il y consente. Moi non plus si on me demande mon avis.

Ce goulag urbain de tristesse architecturale ne m’a pas donné envie d’y poser les pieds, à l’exception d’un par obligation devant quelques feux rouges. Je n’ai pas d’avantage eu envie d’y prendre de photo. À quoi bon, si ce n’est que pour y témoigner de l’horreur. Je l’ai traversé le plus vite que j’ai pu en filant plein ouest jusqu’au port et en tournant à angle gauche vers le sud pour me diriger vers la Pologne.

J’ai longé la Mer Baltique sur quelques kilomètres. Il se faisait déjà tard et j’espérais trouver un hôtel le long de la côte. J’en ai trouvé un juste avant la frontière mais à 45 € j’ai préféré continuer vers ce que la réceptionniste m’a recommandé comme étant plus petit et moins cher.

Je ne l’ai pas trouvé et je me suis retrouvé une nouvelle fois devant une file interminable de voitures devant le poste frontalier. J’ai doublé cette file longue d’environ un kilomètre avant qu’un agent de l’immigration me fasse signe d’arrêter et de présenter mon passeport. J’ai remis par la même occasion toute la paperasse que j’avais reçue quelques heures plus tôt.

Une fois n’est pas coutume et l’attente pour sortir de Russie fut courte. En moins de trente minutes j’étais devant le poste frontière polonais en doublant une fois encore toutes les voitures en attente.

- Vous n’avez pas de cigarettes à déclarer? m’a demandé le douanier après m’avoir rendu mon passeport.

- Non, ni cigarette ni vodka.

Juste après avoir donné cette réponse par automatisme, j’ai réalisé que je venais de faire une fausse déclaration, tout du moins en ce qui concerne la vodka. Trop tard. Il venait de me faire signe de passer. J’étais en Pologne.

Une dizaine de kilomètres plus loin, juste après avoir franchi la Rivière Pasteka, je me suis arrêté à Braniewo où malgré la nuit qui tombait j’ai pu constater que cette ville était très belle. Comment peut-il exister des endroits aussi beaux à côté de villes aussi laides? Comment peut-on réussir à restaurer et conserver d’un côté d’une frontière ce qu’on s’est acharné à détruire de l’autre?

Je me suis arrêté sur le parvis de la cathédrale à l’intérieur de laquelle un mariage était célébré. Des enfants sont accourus des alentours pour venir me saluer et me diriger vers un hôtel. Heureusement que par des journées comme celle-ci leurs sourires et leurs singeries arrivent à me faire oublier la laideur de certaines parties du monde que je traverse parfois et la bêtise de ceux qui les rendent ainsi.

vendredi 13 octobre 2006

Frontière (J + 134, 229 km)

Depuis plusieurs jours déjà, la météo annonce des lendemains ensoleillés. Ce fut le cas au cours des deux jours que j’ai passé à Vilnius. Pour ce qui est d’aujourd’hui, c’est les conditions que je connais depuis Moscou. Pas terrible avec un ciel qui donne l’impression que la pluie est sur le point de venir me rendre visite.

En quittant la Russie quelque jours plus tôt, j’avais pris la résolution de m’arrêter au gré de la route et de ne plus me fixer d’objectif quotidien. Ça m’a permis de retrouver le plaisir de voyager en moto que j’avais presque oublié.

J’ai donc tranquillement pris la direction de l’ouest pour retourner en Russie. Eh oui ! L’enclave de Kaliningrad, autrefois territoire allemand, est en effet devenue soviétique après la Seconde guerre Mondiale. Comme on peut le voir sur une carte politique de l’époque, après avoir quitté Vilnius (alors dans l’Empire russe), Madame de Bourboulon passa en Prusse en empruntant la voie ferrée ouverte quatre mois plus tôt et qui menait jusqu’à Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad). La Pologne en tant qu’État indépendant n’existait pas.

J’ai longé cette voie ferrée en prenant l’autoroute A1 qui mène jusqu’à la frontière russe. Après avoir franchi la rivière Neris à Kaunas que j’avais déjà traversé à Vilnius, j’ai décidé de quitter l’autoroute et son trop plein de circulation pour une route de campagne plus tranquille qui longe la ligne de chemin de fer d’encore plus près.

En milieu d’après-midi, avec une température de seulement 10°, j’ai commencé à avoir froid et j’ai remis le passage de la frontière à plus tard. En arrivant à Vilkaviškis, une quinzaine de kilomètres avant de passer en Russie, je me suis arrêté au centre-ville pour chercher un hôtel. J’ai eu la surprise de tomber sur un bureau touristique, le premier que je voyais depuis mon départ de Vladivostok.

- Pourriez-vous m’indiquer un hôtel ?

- Juste à côté, le bâtiment que vous voyez sur la gauche.

Et, une nouvelle fois, un bâtiment de l’époque soviétique pas très attirant.

- Est-ce que vous en connaissez un autre à l’extérieur de la ville ?

- Si vous descendez à une trentaine de kilomètres vers le sud en direction de la Pologne, vous pouvez trouver un hôtel isolé au bord d’un lac.

- Et le prix ?

- 20 €. La même chose que celui d’à côté.

- Pouvez-vous m’indiquer la route à suivre ?

Je suis donc descendu vers le sud et j’ai coupé à travers le parc régional de Vištyčio par une piste pour arriver au bord du lac Vištytis. Le paysage est magnifique et la piste serpente à travers le parc au milieu des cultures maraichères. Les labours étaient encore en cours et je me suis rappelé avec plaisir l’odeur de la terre fraichement labourée.

La mécanisation de l’agriculture est ici beaucoup plus avancée que ce que j’ai pu voir en Russie. La traction animale n’en a cependant pas encore été totalement abandonnée. J’ai vu un paysan passé une herse tirée par deux chevaux.

L’hôtel Viktorija est effectivement isolé. Tellement isolé qu’à cette période de l’année il est complètement déserté par la clientèle. La frontière polonaise est à environ deux kilomètres au sud à travers la forêt et je peux voir la Russie sur la berge opposée à environ 500 m.

En fait la frontière russe est de ce côté ci de la rive et si je trempe mes pieds dans l’eau du lac je suis théoriquement en Russie. J’ai préféré trempé mes pieds dans l’eau plus chaude du jacuzzi. J’étais seul. Et j’ai pu faire quelques longueurs dans la piscine avant de passer dans le sauna turc suivi du sauna suédois. J’étais de retour au Japon où après une ballade en moto je termine généralement ma journée dans un onsen.

jeudi 12 octobre 2006

Au centre de l’Europe (J + 133, 144 km)

J’ai fait 144 km mais je suis toujours à Vilnius où il a fait un temps magnifique toute la journée. Alors pourquoi resté ici si (si si) les conditions étaient favorables à mon départ de la ville ce matin? Et bien tout simplement parce que je voulais y faire deux choses que je n’ai pas faites hier : visiter un autre confluent et visiter le Centre géographique de l’Europe.

Le confluent N55° E25° se situait tout près des habitations d’un village et à moins de 100 mètres du bord d’une route. Je suis passé à travers champs avec la moto pour y parvenir. Des enfants sont venus voir ce que le touriste pouvait bien trouver d’intéressant à photographier au milieu des bouses de vaches.

Aussitôt après avoir quitté l’endroit, j’ai fait un plein d’essence et coupé en direction de l’est pour rejoindre le Centre géographique de l’Europe. La route n’était pas très large mais très jolie et idéale pour rouler en moto par une journée aussi belle.

J’ai traversé un petit village une dizaine de kilomètres plus loin et j’ai voulu prendre en photo une église en pierre au milieu des arbres; sauf que je n’avais plus mon appareil photo : le Nikon D70 équipé d’un zoom que j’avais acheté juste avant de partir du Japon. J’ai fait demi-tour pour retourner à la station service sans trop me faire d’illusions sur ce qu’il avait pu advenir de l’appareil. Et bien non, il m’attendait bien sagement près de la pompe à essence à l’endroit même où je l’avais déposé.

Le Centre de l’Europe a été déterminé de façon très sérieuse par les chercheurs français de l’ING (Institut national géographique). Ils ont utilisé la méthode des centres de gravitation pour situer ce centre à une vingtaine de kilomètres au nord de Vilnius près du village de Purnuškės. Les coordonnés du centre, 54°54’ de latitude Nord et de 25°19’ de longitude Est, ont été déterminées selon la nouvelle définition des bornes du Continent européen : Spitzberg au nord, les îles Canaries au sud, le sommet des montagnes de l’Oural à l’est et les Açores au sud.

Malta au milieu de la Méditerranée n’a pas été prise en compte mais ça ne change la location de ce centre que de 100 m. Chaque point à l’intérieur d’un trapèze cartographique d’environ 1100 m dans la direction Nord Sud et de 800 m dans la direction Ouest Est peut donc être considéré comme le centre géographique de l’Europe.

Le gouvernement lituanien a institué ce centre qui comprend le lac de Griijos, les vestiges d’un château et un ancien tertre funéraire; et un célèbre sculpteur lituanien, Geodiminas Jokūbonis y a créé une colonne de granit blanc chapeauté par une couronne d’étoiles. C’est là qu’un groupe d’enfants s’était réunis pour y former une ronde quand je suis arrivé.

Si tous les gens du monde voulaient se donner la main
Ils pourraient faire une ronde tout autour du monde

Je pense que l’auteur de cette chanson est Raymond Lévesque. Je l’ai entendu chanter cette chanson une fois mais je ne me souviens plus où exactement. Probablement à une fête de la Saint-Jean. Et je crois me souvenir que ce n’est pas « gens » mais « gars » dans la version originale.

Je me suis officiellement fait remettre un très beau certificat de mon passage au Centre de l’Europe par Dala, la fonctionnaire en poste. Après l’avoir abordé en anglais, elle m’a dit qu’elle parlait aussi russe, polonais, espagnol et français. Je lui ai demandé, à part sa langue maternelle, qu’elle langue elle parlait le mieux. C’était le français. Elle le parlait effectivement très bien et c’est donc dans cette langue qu’elle m’a fourni toutes ces informations.

mercredi 11 octobre 2006

Vilnius (J + 132)

J’ai emmené la moto en matinée chez le concessionnaire Yamaha. Je voulais qu’ils fassent une petite vérification et un dernier changement d’huile. Le directeur pensait que je plaisantais quand je lui ai dit que la moto venait de traverser la Russie. Il m’a demandé si mon intention au départ de ce voyage était de l’achever le plus rapidement possible.

La vérification devait prendre au moins trois heures. J’ai donc laissé la moto et je suis revenu en bus jusqu’au centre-ville. Je me suis promené en touriste dans la partie historique de Vilnius au sud de la cathédrale. Toute cette partie de la ville à été très bien rénovée. On pourrait se croire dans la partie ancienne d’une ville d’Europe du nord avec ses façades colorées, ses petites rues étroites et ses boutiques et restaurants aux enseignes commerciales en lettres gothiques.

Rien à voir avec les villes russes ou à part les kremlins et (parfois) les églises orthodoxes, il ne reste plus rien des anciens quartiers résidentiels ou commerçants en bois. À partir d’ici, le bois fait place à la pierre.

J’avais été surpris à Moscou par la réponse de Timour (originaire d’Irkoutsk) quand je lui avais posé la question à savoir s’il aimait la capitale russe.

- Non, m’avait-il répondu, Moscou est une ville de pierre.

Mais elle fut de bois et c’est la raison pour laquelle elle brula si bien et si vite quand les Russes forcèrent Napoléon à l’évacuer. À propos de Napoléon, j’ai vu une plaque apposée sur une maison pour souligner le fait que Stendhal y séjourna lors du passage de l’armée napoléonienne en décembre 1812.

On pourrait faire la même distinction entre la Chine et le Japon. Il subsiste très peu de bâtiments vieux de plus de trois ou quatre siècles au Japon. Les constructions en bois ont depuis longtemps disparus. Les touristes nippons s’émerveillent en visitant des châteaux de la période Edo (1600 à 1868), de la même façon que des touristes en Europe s’émerveillent en visitant des monuments romains. La Chine, quant à elle, est comme l’Europe, elle a été construite en pierre.

Si la partie historique de Vilnius a été suffisamment bien rénové pour être classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, c’est loin d’être le cas de sa périphérie qui, semblable aux villes russes, a conservé l'empreinte des tours d'habitation de béton gris de l'époque soviétique assez mal intégrées au paysage verdoyant des campagnes environnantes.

Des trois millions et demi d’habitants que compte la Lituanie, un peu plus d’un demi-million vivent à Vilnius. La communauté juive, majoritaire dans la ville avant la Deuxième guerre Mondiale, tout comme dans d’autres villes où je suis passé au cours des derniers jours et où je vais passer dans les prochains jours, a été totalement anéantie par la Shoah.

mardi 10 octobre 2006

Lituanie (J + 131, 323 km)

Il ne faisait toujours pas beau quand j’ai quitté l’hôtel vers dix heures ce matin. Depuis mon départ de Saint-Pétersbourg, chaque jour la météo annonce du temps ensoleillé pour le lendemain, et à chaque fois il pleut.

Il ne faisait pas beau mais ça ne m’a pas dérangé. Je me suis dit que j’arrêterais là où je déciderais d’arrêter et non pas là où j’avais décidé d’aller. La température n’était que de 9° mais je n’avais pas froid. Je roulais tranquillement sans me presser comme j’ai l’habitude de le faire au Japon.

Je suis passé devant des petites auberges complètement isolées en pleine nature et je me suis presque mis à souhaiter qu’il pleuve pour m’y arrêter et y passer un jour ou deux.

Après avoir roulé une soixantaine de kilomètres, j’ai pris le chemin des écoliers et je suis parti à la recherche d’un confluent dans la campagne lettone. Elle est jolie la campagne lettone. La route que j’ai empruntée était bordée de marronniers avec des vieilles maisons en pierres de taille chapeautées de toits qui descendent très bas. J’ai trouvé le confluent N56 E27 au milieu d’un champ où paissaient des vaches.

J’ai repris le chemin inverse pour rejoindre la route principale qui longe la voie ferrée; voie ferrée que je n’ai pratiquement pas quittée depuis Saint-Pétersbourg et que je longe tantôt du côté droit et tantôt du côté gauche. J’ai traversé la rivière Daugava en arrivant à Daugavpils, la dernière grande ville lettone avant de franchir la frontière.

Les formalités ont été rapidement expédiées du côté letton : je suis passé sans même être arrêté. Une cinquantaine de mètres plus loin je suis descendu de moto pour présenter mon passeport à un agent de l’immigration lituanien à l’intérieur d’un petit cabanon.

Il m’a demandé si je parlais allemand. Je lui ai répondu que non et il m’a demandé (toujours en allemand) si j’avais une assurance médicale. Je lui ai présenté la copie d’une assurance acheté par internet en Australie et qui était parait-il obligatoire pour la Russie. On ne me l’avait encore jamais demandée.

Je lui ai montré le papier en anglais qu’il a à peine regardé. J’aurais pu présenter n’importe quel document. Il a apposé le tampon d’entré pour la Lituanie sur mon passeport. Je n’ai pas passé plus de cinq minutes pour franchir les deux postes frontaliers et je suis entré dans le plus méridional, le plus peuplé et le plus grand des trois pays baltes.

Je me suis de nouveau arrêté une dizaine de mètres plus loin pour changer de l’argent dans un bureau de change que je n’avais pas remarqué. C’est en apercevant un camionneur en sortir avec une liasse de billets de banque que j’ai réalisé ce que c’était.

Le reste des 150 kilomètres jusqu’à Vilnius s’est déroulé au ralenti sans jamais dépassé les 90 km/h et la plupart du temps en ne roulant qu’à 80 km/h. Je me suis arrêté au centre ville et j’ai passé un coup de fil à la sœur d’une amie de ma nièce. Elle est arrivée avec son mari et je les ai suivi jusqu’à leur superbe et immense appartement de l’autre côté de la rivière Neris.

lundi 9 octobre 2006

Rēzekne (J + 130)

J’ai commencé à pester contre le temps de nouveau pluvieux en me levant. Je n’avais pas envie de passer ma journée à pester. Alors je ne suis pas parti. Après tout cet endroit est tout à fait le genre d’endroit où j’aime bien m’arrêter. Il n’y a rien à y voir. Enfin, pas la même chose qu’à Pskov où de toute façon je n’avais rien vu de ce qu’il y avait à voir.

Pas de touristes ici. Rien que des Lettons… ou presque. Plus de 50% des habitants de Rēzekne sont Russes. Ce n’est pas unique pour la Lettonie. Des deux millions d’habitant que compte le pays, moins de 70% sont des Lettons.

L’hôtel où je suis descendu me plait également. La chambre à 13 € est mieux que ce que j’avais eu la veille à Pskov pour 45 € et dispose d’une connexion wifi pour l’internet. Le personnel est très serviable. Et la nourriture y est excellente pour un prix complètement dérisoire.

Je peux également capter la BBC sur un des canaux de la TV. J’y ai appris que la Corée du nord à procéder à un essai nucléaire dans la nuit pour ainsi devenir la neuvième puissance atomique. Il parait aussi que c’est « inacceptable ». Mais comme disait Raymond Aaron, lorsqu’on annonce que c’est inacceptable, ça signifie que l’on accepte.

J’en ai rencontré un de Russe letton à mon arrivée hier. Il est venu me voir décharger mes bagages et m’a demandé d’où je venais. Je lui ai expliqué. Il a tenu à me serrer la main en me disant que j’étais un homme. Je ne savais pas trop quoi penser de cette évidence qu’il m’a reconfirmée en me serrant la main une seconde fois et en m’aidant à retirer mes bagages de la moto.

J’ai passé une bonne partie de la journée à mettre à jour les deux blogs en anglais et à mettre en ligne toutes les photos prises dans la partie orientale de la Russie. Et en fin de journée je suis allé faire un tour dans la ville. Je suis entré dans l’église catholique juste en face de l’hôtel. Je pensais qu’elle était vide mais une messe y était donnée. Elle venait juste de commencer.

La majorité des quelques cinquante fidèles était composée de femmes dont la moyenne d’âge était supérieure à la soixantaine. L’exception était une fille très jolie dans le début de la trentaine qui contrastait fortement avec le reste de l’assistance. Quelque soit l’endroit où on se trouve sur cette planète, les femmes y ont un monopole sur la morale et les hommes sur la violence.

Ce matin, en passant devant la réception pour aller au restaurant prendre mon petit déjeuner (compris dans le prix de la chambre), la réceptionniste m’a intercepté.

- J’ai fait une erreur hier. Je vous ai donné une carte pour l’internet valide pour 24 heures alors que vous m’aviez demandé une carte pour une heure.

- Je ne sais pas. Je n’ai pas vérifié. C’est possible.

J’avais utilisé la carte partiellement et celle-ci ne pouvait plus être reprise. Je ne pouvais me servir de cette carte qu’en Lettonie. Même en m’en servant aujourd’hui, je n’en utiliserais pas plus que pour deux ou trois heures.

- Qu’est-ce que vous voulez que je fasse?

- Je sais que c’est mon erreur. Mais je vais devoir débourser la différence de ma poche.

- Laissez-moi prendre mon petit déjeuner et un café. Je vais y penser.

Quand je suis repassé une vingtaine de minutes plus tard, je lui ai remis un billet d’environ 5 € (la Lettonie est dans l’UE mais n’utilise pas encore l’Euro), la moitié du prix de la carte.

- Est-ce que ça vous semble juste et équitable?

Elle a éclaté en sanglots en me disant qu’elle me donnait son cœur. Je n’en demandais pas tant.

- C’était de ma faute. Vous n’étiez pas obligé.

Non, je n’étais pas obligé. Mais c’est justement quand je ne suis pas obligé que je me sens obligé; pas obligé dans le sens d’obligatoire, obligé dans le sens d’avoir de la compassion pour mon prochain.

Les messes sont comme les films d’Éric Rohmer. À chaque fois que je tombe dessus par accident, je me dis toujours que je ne resterai pas jusqu’à la fin. C’est trop lent. Et puis je finis par trouver des passages intéressants et je reste jusqu’au bout. Les chants étaient en letton que je ne comprends pas plus que le latin mais ça n’en était que plus beau.

La lumière du soleil couchant traversait les vitraux et éclairait une statue de la vierge en contre-jour. Je me suis alors souvenu d’un film de Rohmer, un film très lent, Le Rayon Vert, phénomène naturel que j’ai moi-même observé une fois à Étretat. Une cérémonie religieuse au hasard d’un voyage, c’est semblable à une œuvre d’art, ça nous rappelle des souvenirs ou ça nous projette dans le futur.

From the road where the cars never stop going through the night
To a life where I can watch the sun set and take my time, take all our time

dimanche 8 octobre 2006

Lettonie (J + 129, 186 km)

C’est là où je suis ce soir, à 250 km au nord ouest de Vilnius où j’espérais bien arriver aujourd’hui. J’ai pas pu.

J’ai oublié de me réveiller ce matin. Ça ne m’arrive pratiquement jamais, quelque soit l’heure où je me couche. En me levant comme d’habitude et en partant vers dix heures j’y serais probablement arrivé. Mais c’est justement à dix heures que je me suis réveillé. De plus il pleuvait. Et c’est sous la pluie que j’ai mis les bagages sur la moto. Hier j’avais cassé deux des sangles. J’ai dû faire du rafistolage. Décidément. Ça commençait mal la journée.

La moto était comme moi. Pas très en forme pour partir. Elle a eu quelques problèmes à démarrer et pas mal de ratés par la suite. Quand je sens qu’elle flanche un peu, je lui parle. Je la cajole. Je l’encourage. Je lui fais remarquer ce qu’elle a déjà accompli est mieux que ce que font certaines de ses consœurs plus grosses. Que le plus gros est fait. Qu’elle peut y arriver. Qu’elle va y arriver.

Après la crevaison d’hier, je redoutais la panne aujourd’hui. J’avais eu de la chance de passer à travers un village au moment où c’est arrivé; le précédent était à une quarantaine de kilomètres et Pskov, où j’ai passé la nuit, à une trentaine.

Depuis Saint-Pétersbourg je peux bénéficier de la fonction de navigation sur le GPS. C’est bien et pas bien. C’est bien parce que ça calcule le trajet avec précision et le recalcule en permanence. Je sais à l’avance où je dois bifurquer sur une autre route et je n’ai pas besoin de consulter une carte. Mais parfois si on s’écarte un tant soit peu du trajet il ne comprend plus très bien où l’on va et il cherche en permanence à se rediriger dans la bonne direction.

C’est arrivé ce matin. J’étais sur la M20 en direction de Kiev. En arrivant dans la petite ville d’Ostrov, à une soixantaine de kilomètres au sud de Pskov, il m’a indiqué que je devais tourner à droite. Je n’avais encore vu aucune route se dirigeant dans cette direction. J’ai pris une rue pour couper à travers la ville. Il a complètement perdu le nord et ne savait plus où j’allais ni où il était. Je me suis arrêté pour demander le chemin et je me suis de nouveau retrouvé sur la route de Kiev.

Un peu plus loin j’ai vu un camion arrivant d’une route sur la droite qui n’était pas du tout signalée. Mais c’était la direction que semblait indiquer le GPS. Je me suis engagé sur cette route. Elle n’était pas très large, complètement déserte et sans aucune indication. Je n’étais pas du tout certain que j’étais sur le bon chemin. À part un ou deux camions qui venaient en sens opposé toutes les dix minutes, je ne rencontrais aucun autre véhicule. J’ai néanmoins décidé de faire confiance au GPS et j’ai continué.

La pluie aussi a continué. J’ai senti que je commençais à prendre l’eau. Et à voir le ciel j’avais l’impression que j’en avais encore pour la journée. J’avais aussi très froid malgré que la température était la même qu’hier. Je me suis arrêté dans un abribus. C’était la première fois que je sentais le découragement me gagner quelque peu. Je me suis concentré sur la nature environnante et les couleurs automnales rendues scintillantes sous la pluie. L’horizon était comme flottant au milieu de la brume.

Je suis reparti après une quinzaine de minutes en chassant Vilnius de mon esprit. J’arrêterais là ou j’arrêterais. Vilnius serait pour demain ou après-demain. J’avais franchi l’Oural. Rien ne pressait. C’est la moto qui avait raison. Je devais prendre mon temps. Réapprendre à respirer la nature. Retrouver le même rythme qu’au Japon. L’étape d’aujourd’hui serait plus courte mais je ne devais pas la rendre misérable à cause de la pluie et du froid. Après la frontière qui n’était plus très loin, j’aviserais de la suite.

Le ciel a semblé s’éclaircir vers l’ouest, poussant les nuages vers la Russie que j’allais bientôt quitter. Vingt minutes plus tard j’ai vu des camions garés sur le bas-côté de la route. J’étais arrivé à la frontière. J’ai fait un dernier plein d’essence. Celle-ci risquait d’être plus chère du côté letton.

Les formalités pour sortir de Russie sont aussi contraignantes à l’ouest qu’à l’est. Je n’avais pas le papier pour la moto que le douanier me demandait de présenter. La demi douzaine d’autres que j’avais soigneusement conservé ne semblait pas faire son bonheur. J’ai dû en compléter trois autres aussi longs qu’une déclaration d’impôts. Il a passé une quinzaine de minutes sur son ordinateur et autant de temps à écrire des informations au crayon dans un cahier d’écolier. Ils se sont informatisés mais continuent d’utiliser le crayon et le papier.

Je n’ai jamais rencontré une bureaucratie aussi lourde que la bureaucratie russe. Et je connais bien la japonaise et la française. C’est la même chose avec les hôtels. Il faut remplir au moins trois ou quatre papiers à chaque fois. Et le nombre de tampons qu’on appose sur chaque papier est impressionnant : deux au minimum, mais trois est généralement la norme.

La semaine dernière à Moscou, j’ai envoyé un paquet. J’ai demandé à Timour de m’accompagner à la poste. Là encore j’ai dû remplir quatre papiers, dont deux en russe que Timour a complétés. Je me suis trompé à propos du numéro de la rue sur un des formulaires. J’ai barré l’erreur et inscrit le bon numéro au-dessus. J’ai dû recommencer. Aucune rature ne doit être visible.

J’ai recommencé. Et j’ai refait la queue pour représenter le formulaire. Cette fois j’avais oublié de signer. J’ai signé. Mais j’ai dû recommencer depuis le début. J’avais signé avec un autre stylo. L’encre doit être de la même couleur du début à la fin. Plus que les politiciens, ce sont les fonctionnaires qui détiennent le véritable pouvoir en Russie.

Au second poste de contrôle, cette fois pour le passeport, quelque chose d’autre ne semblait pas être en règle. Un fonctionnaire de grade plus élevé a été appelé pour me poser des questions que je n’ai pas comprises. Il a fini par donner son approbation et le tampon de sortie a été apposé sur mon passeport. Je venais de passer plus d’une heure pour franchir la frontière.

La douane lettone a été franchie en moins de cinq minutes après avoir juste vérifié les documents pour la moto et mon passeport. Je n’ai eu aucun papier à remplir.

Le soleil était réapparu aussi tôt après avoir franchi la barrière et fait mon entrée sur le territoire de l’Union européenne. Une file de camions longue attendait d’être admise du côté russe. En faisant le dernier plein d’essence avant de passer la frontière, j’avais remis l’odomètre à zéro. Quand je suis passé devant le dernier camion, l’odomètre venait juste de passer les dix kilomètres.

Dix kilomètres de camions immobilisés dans l’attente que la bureaucratie russe leur donne l’autorisation d’entrer dans leur pays. À la cadence où je les avais vus passer sur la route, le dernier ne serait pas passé avant des jours. Des toilettes avaient été installées à intervalles d’environ 500 mètres le long de la route et plusieurs camionneurs s’étaient organisés en petits groupes tout le long de cette longue file.

La route continuait d’être aussi droite et interminable qu’avant la frontière et me rappelait la route que j’avais suivie dans certaines parties de la Sibérie. Le soleil s’était maintenant installé pour de bon et j’avais un peu plus chaud. J’aurais pu rouler encore une heure ou deux mais j’étais toujours très mouillé. Et rien ne pressait. J’ai préféré m’arrêter à Rēzekne, la première ville que j’ai rencontrée, une cinquantaine de kilomètres après avoir franchi la frontière.

samedi 7 octobre 2006

Crevé (J + 128, 302 km)

J’avais consulté deux sites météo hier soir. Les deux prévoyaient qu’aujourd’hui le temps pluvieux allait faire place au soleil pour quelques jours. Je les ai consultés de nouveau après m’être levé ce matin. Ils avaient changé d’avis et prévoyait une journée avec quelques averses dispersées. La même chose demain.

En quittant l’hôtel je suis allé prendre une photo devant le Palais d’Hiver qui abrite le Musée de l’Ermitage. Deux touristes qui passaient ont voulu me prendre en photo avec la moto. Après en avoir pris deux ou trois, elles m’ont demandé si je n’avais pas un drapeau pour poser avec. Non, désolé, pas de drapeau, mais en cherchant bien je pouvais peut-être trouver quelques plumes. Elles préféraient le drapeau.

Il tombait des gouttes quand j’ai emprunté la Perspective Nevski sur toute sa longueur pour me diriger vers le sud. Du côté du Golfe de Finlande, le ciel a semblé s’éclaircir quelque peu juste après la sortie de la ville pour se couvrir de nouveau de gros nuages sombres. Mais il avait cessé de pleuvoir.

Je comptais couper mon trajet jusqu’à Vilnius en deux et m’arrêter à Pskov, juste avant la frontière lettonne sur la route de la Lituanie. Avec un peu moins de 300 km à faire, j’espérais y arriver avant quinze heures en n’excédant pas les 90 km/h. J’avais poussé la moto pratiquement sans interruption depuis Nijni-Novgorod, il était temps de lui donner un peu de répits.

Une fois de plus la route était très belle et aussi lisse qu’une peau de bébé avec beaucoup moins de circulation qu’entre Moscou et Saint-Pétersbourg. À moins de 100 km de Pskov, je me suis dit que cette journée ferait partie de meilleures journées. Malgré le temps pluvieux et très brumeux, le paysage était agréable à regarder et je roulais tranquillement en l’admirant. Il ne faisait pas très chaud, juste 10°, mais je commençais à m’habituer à cette température et je n’avais pas froid.

Je me promettais bien une petite virée touristique à mon arrivée à Pskov avec son petit kremlin, une cathédrale visible à trente kilomètres de distance et un monastère classé par l’Unesco. C’est aussi le pays de Pouchkine avec sa résidence familiale située dans les environs.

Il a commencé à pleuvoir. Tout d’abord une petite pluie fine qui se confondait presque avec la brume. Ce n’était pas gênant et je savais que ma tenue « amphibie » avec ses défauts était suffisamment résistante pour me tenir au sec. Avec environ quarante kilomètres à faire, la pluie fine à fait place à une pluie plus abondante. J’ai décidé de faire une petite halte pour prendre une soupe et laisser l’averse passée.

En ressortant du petit café l’averse avait cessé et de nouveau fait place à de la bruine. Après avoir roulé une dizaine de kilomètres, alors que je traversais un hameau, j’ai senti la roue arrière qui chassait légèrement. Je me suis immédiatement souvenu que j’avais ressenti la même chose une fois à Taïwan avec ma moto : une crevaison.

Je me suis arrêté pour constater de visu qu’il s’agissait bien d’une crevaison. Le pneu n’était pas totalement dégonflé mais ce n’était plus qu’une question de minutes. J’ai passé la première et j’ai marché à côté de la moto jusqu’à une petite épicerie. Trois adolescents en sortaient. Je leur ai demandé où je pouvais trouver un garage. Le plus proche était à Pskov, à une trentaine de kilomètres.

Je me suis dirigé vers deux hommes qui vendaient des pommes sur le bord de la route. Même réponse. Eux me conseillaient de prendre un bus et d’aller chercher un garagiste à Pskov. Et à quelle heure était le prochain bus? Le prochain bus? Et… bien… aujourd’hui c’était… samedi, et… oui, il était déjà passé.

Je suis retourné vers l’épicerie. Deux hommes d’une trentaine d’années s’y dirigeaient. Je leur ai montré la roue sans leur poser la question pour le garage. Ils m’ont dit d’attendre quelques minutes et ils se sont dirigés vers le centre du hameau. Ils sont revenus moins de cinq minutes plus tard et m’on demandé d’amener ma moto jusqu’à une maison située à une centaine de mètres.

Un paysan âgé d’environ soixante ans m’y attendait. Presque tous les paysans sont un peu mécaniciens, tout du moins ils s’avent réparer un pneu crevé. Avec l’aide des deux hommes il a soulevé la moto pour la faire reposer en son centre sur un billot de bois. Et en moins de vingt minutes la roue arrière avait été démontée à l’aide d’outils maisons et les pièces éparpillées un peu partout. Je me demandais bien comment il allait faire pour toutes les retrouver.

La chambre à air a aussitôt été retirée du pneu et l’objet du délit identifié. Il s’agissait d’un clou d’environ trois centimètres que j’avais dû attraper en empruntant le petit chemin de terre un peu plus tôt pour m’arrêter au café. Ces chemins sont généralement couverts de détritus incluant des tessons de bouteilles et des morceaux de ferrailles.

Il a ensuite découpé une rustine rudimentaire dans une vieille chambre à air de bicyclette pendant qu’un des hommes partait à la recherche de colle. Il a râpé la crevaison avec une lime à bois afin que la colle puisse mieux y adhérer et à nettoyer la rustine avec de l’essence. La colle ayant été trouvée, il a finalisé la réparation. Le tout avait pris environ une trentaine de minutes. La chambre à air a aussitôt été regonflée et… il a trouvé une seconde crevaison juste à côté de la première.

Redécoupe de rustine. Rerecherche de colle supplémentaire. Rerapage. Renettoyage à l’essence. Reregonflage. Retrente minutes. Et rebelote : recraivaison à côté de la seconde. Entre temps il avait recommencé à repleuvoir et la partie sèche de mon anatomie était de nouveau remouillée. Je n’étais pas le seul. Les trois hommes étaient également trempés.

Au cours de la préparation du voyage au Japon, j’avais pris la décision de ne pas m’encombrer d’outils ni de pièces de rechange encombrantes. J’avais néanmoins pris soin de me munir d’ampoules pour le feu avant, le feu arrière, les clignotants, ainsi que deux bougies et deux chambres à air : une pour le pneu avant et une pour le pneu arrière. Quelques jours auparavant je m’étais dit que toutes ces précautions avaient jusqu’ici été bien inutiles. J’avais crié victoire trop tôt.

Je voulais me servir des chambres à air uniquement dans le cas de l’éclatement d’un pneu, pas pour une simple crevaison. Mais de la façon dont la réparation se déroulait, on risquait d’y passer la nuit. J’ai donc sorti la bouée de secours en espérant que je n’aurais pas à faire face à son éclatement dans les jours qui viennent.

Presque trois heures après avoir constaté la crevaison, la moto était de nouveau en état de rouler. Ces hommes n’étant pas motards, je ne m’attendais pas à ce que cette réparation se fasse gratis. Le paysan n’attendait peut-être rien en échange, mon père n’aurait rien demandé, mais les deux autres hommes avaient flairé la poule aux œufs d’or déguisé en touriste occidental. Déjà à deux ou trois reprises ils avaient insinué que cette réparation prenait du temps et que si j’étais allé dans un garage j’aurais dû payer une forte somme.

Après avoir replacé les bagages sur la moto, j’ai demandé au paysan combien je lui devais. Il m’a fait signe de la tête que je ne lui devais rien. Les deux autres hommes s’en sont mêlés et l’un deux s’est servi de son index pour écrire 500 dans la boue, environ 15 €. Si ce n’avait été que des deux hommes j’aurais marchandé. J’ai sorti un billet de 500 roubles que j’ai remis au paysan. Il a d’abord refusé mais j’ai insisté et il a fini par le prendre pour le remettre aux deux hommes.

La fin de journée touristique était à l’eau, au propre comme au figuré. Il commençait à faire nuit quand je suis arrivé à Pskov. J’étais trempé et j’avais hâte de trouver un hôtel. Le premier était complet. Quand au second des six que comptais la ville, il était également complet. Un client à la réception m’a dit que lorsqu’il avait cherché à faire une réservation un mois plus tôt, la plupart des hôtels affichaient déjà complet. La réceptionniste a confirmé. Cette région était réputée pour être particulièrement jolie à l’automne. Les touristes y affluaient.

- Est-ce que je peux passer la nuit assis sur un sofa dans le lobby?

- Non, pour des raisons de sécurité, on n’est pas autorisés à laisser des gens passer la nuit dans le lobby.

J’ai insisté pour dormir dans un couloir. Elle a passé quelques coups de fil.

- On dispose d’une chambre de luxe réservée en permanence mais presque jamais occupée. Elle ne le sera pas cette nuit non plus. C’est 90 €.

- Je n’ai pas 90 €.

- On accepte les cartes de crédit.

- Écoutez. La journée à été dure. Je suis trempé et fatigué. J’ai une carte de crédit. Mais je préférerais ne pas payer 90 €.

Nouveaux coups de téléphone.

- J’ai trouvé un hôtel. Ils sont entièrement réservés pour une réception ce soir. Mais ils leur reste une chambre. Un des invités ne s’est pas présenté. Environ 45 €. Croyez-moi, vous ne trouverez rien d’autre à Pskov à cette heure-ci, surtout à ce prix.

J’ai accepté. Et j’ai encore mis une vingtaine de minutes pour trouver l’hôtel à l’écart du centre-ville. À quelque chose malheur est bon : il avait cessé de pleuvoir.

J’ai déposé mes bagages et je suis retourné à la réception pour savoir où était le restaurant. À part la soupe au bord de la route, je n’avais rien mangé depuis ce matin.

- Le restaurant est complètement occupé par la réception. Vous ne pouvez pas y accéder.

- Est-ce que je peux trouver une épicerie pas loin?

- Il faudrait que vous retourniez au centre-ville. Je peux vous appeler un taxi.

Je ne tenais pas trop à prendre un taxi pour aller acheter un sandwich. Et j’avais surtout très envie de dormir rapidement.

- Vous n’auriez pas un simple morceau de pain?

- Attendez une minute.

Elle m’a pris en pitié. Elle s’est absentée et est revenue avec le chef.

- Viande ou poisson?

- Le plus rapide à préparer.

- Viande.

- Ce sera très bien.

Il a frappé à la porte de ma chambre cinq minutes plus tard avec un plateau comprenant une côtelette de porc panée nappée d’une sauce blanche au fromage, de légumes sautés au beurre et d’une petite salade.

Les choses les plus simples ont le mérite de nous faire rapidement oublier les journées les plus dures.

vendredi 6 octobre 2006

Promenade (J + 127)

J’ai passé une partie de la matinée et du début de l’après-midi à fignoler l’itinéraire des prochains jours. C’est presque entièrement complété jusqu’à mon entrée en Pologne. Le reste devrait être terminé d’ici la fin de semaine prochaine. Le réseau routier devient plus dense et le choix de routes plus nombreux. Je vais essayer de rester aussi près que possible de la voie de chemin de fer que Madame de Bourboulon emprunta.

Le temps est demeuré couvert mais il n’a pas plu. En milieu d’après-midi je me suis décidé à faire une petite promenade jusqu’à la forteresse Pierre et Paul de l’autre côté de la Néva. J’ai emprunté un pont pour l’aller et un autre pour le retour. Je venais juste de quitter l’hôtel quand il s’est mis à pleuvoir. Mais c’est quand même moins désagréable quand on est à pieds que lorsque ça se produit en moto.

De retour à l’hôtel j’ai tenté sans succès de régler un petit problème d’ordinateur. Rien de bien sérieux mais je ne voudrais pas que ce petit problème en entraine un plus gros.

Le couple de Français rencontré avan